CORBIERE Tristan: Biographie, études et analyses des oeuvres

CORBIERE Tristan: Biographie, études et analyses des oeuvres

article

Corbiere De son vrai nom Edouard Joachim, dit Tristan Corbière, fils d’Edouard Corbière, marin et auteur du roman maritime Le Négrier (1832).
Après des études brillantes aux lycées de Saint-Brieuc et Nantes, interrompues pour cause de maladie en 1862, il s’installe à Roscoff, où il fréquente un groupe de peintres parisiens, parmi lesquels Jean-Louis Hamon, artiste de renom avec qui il fera un voyage en Italie en hiver 1869-1870. De retour à Roscoff il tombe sous le charme d’une théâtreuse italienne qu’il suivra à Paris en 1871. Il passera ses dernières années à Montmartre, où il se mêle à la bohème des rapins et pratique à la fois peinture et poésie.


Corbière est l’auteur d’un unique recueil de vers, Les Amours jaunes, publiés à ses frais en 1873, et de deux grands morceaux de prose, L’Américaine et Le Casino des trépassés parus dans "La Vie parisienne" en 1874. Passé d’abord complétement inaperçu, les Amours jaunes est sauvé de l’oubli par Verlaine qui fait de Corbière un des Poètes maudits (1883), et par Huysmans dans A Rebours (1884), qui fait de l’oeuvre un des rares livres agréés par Des Esseintes.

Ce recueil qui compte une centaine de poèmes d’inspiration très diverse, contient également une dizaine de pièces où Corbière prend à partie les modèles scolaires et les célébrités littéraires de son temps, poètes qui alimentent la veine parodique des Amours jaunes. Son oeuvre relève, comme celle des décadents, d’un littérature de l’après-coup : pour lui, la poésie léguée par la tradition française fait partie des illusions perdues, et les Amours Jaunes sont en premier lieu une entreprise de dévaluation. Corbière satirise les fausses souffrances et les fausses grandeurs, celles qui mènent à la littérature et confèrent à l’auteur une posture d’écrivain. A cette mise à sac du magasin littéraire répond une profession de foi négative : au culte parisien et officiel de la beauté s’oppose la poésie et la langue de la vie sauvage, celle des hors normes bourgeoises : marins, naufrageurs, forçats, chanteur de complaintes populaires...

C’est dans le besoin de dénoncer ce qu'il éprouve comme une imposture des formes qu’il faut chercher la clé de son orientation littéraire. La perception de l’écart entre la littérature et la vie, la conscience de tout ce qu’il y a de conventionnel dans les idées et les sentiments de ses devanciers, forment l’essentiel de son attitude d’écrivain. Combattre cette littérature, la tuer par le ridicule et opposer à la poésie admise une poésie nouvelle aussi proche de l’humain tel qu’il le reçoit et le conçoit, voilà où tendent ses efforts. C’est par la voie de dépoétisation des formules reçues que Corbière donne libre cours à sa verve et à ses tourments. Par une mutilation systématique des oeuvres et des canons traditionnels, son poème vise à reproduire la sensation intacte, le brisé de la vie de tous les jours. Il adopte un phrasé tranchant, rude mais terriblement expressif, et qui seul peut prétendre restituer la conscience dans ses soubresauts et ses discordances. Il riposte à la perfection formelle par un style d’ébauche et l’allure brouillonne de ses vers.

Le recueil se compose de deux parties :
- la 1ère inclut les sections « les amours jaunes », « sérénade des sérénades », et « raccrocs » : le monde du solitaire livré à la mascarade sociale et amoureuse avec des poèmes masochistes : le jaune étant « la couleur distinctive des époux trahis », ces poèmes disent l’âcre joie de l’amour trompé. Misogynie.
- la 2nde « armor » et « gens de mer » : la vraie vie, celle d’une collectivité anonyme où résonne la voix d’un pays et d’un peuple.

A noter la reprise de trois poèmes de Baudelaire : "La Pipe" devient "La Pipe du poète", "Duellum" devient "Duel aux camélias" et "A une passante" donne "Bonne fortune et fortune".

André Breton écrit à propos de Corbière : « C’est sans doute avec Les Amours jaunes que l’automatisme verbal s’installe dans la poésie française. C'est le premier en date qui se laissa porter par la vague des mots qui en dehors de toute direction consciente, expire chaque seconde à notre oreille et à laquelle le commun des hommes oppose la digue du sens immédiat ». Son oeuvre porte le témoignage de l’évolution accélérée de la poésie française après Baudelaire, poésie qu’elle a contribué à dégager de l’académisme et de l’esthétisme. Chez Corbière le calembour devient la voie majeure de l’ironie, et le poète l’utilise à de toutes autres fins que celle d’amuser. Blagues sinistres, platitudes camouflent le drame et le déchirement.

Corbière devance moquerie et apitoiement en feignant d’être le premier à se tourner en dérision. Ses poèmes mobilisent un discours antérieur, qu’il soit littéraire, religieux ou social : plus simplement encore ils font résonner la langue française en déployant les virtualités sémantiques des vocables et expressions toutes faites. Le jeu de mots peut devenir alors un procédé d’invention. Questionner la langue, gratter une métaphore, ressusciter le sens propre sous le sens figuré, c’est délivrer la signification spirituelle de l’anecdote bretonne. Par leur mélange de subtilité verbale et de grossièreté provocante, par le brassage des styles, par leur accord du burlesque et du visionnaire, les Amours Jaunes sont une étape non négligeable de la poésie moderne. L’entreprise de Corbière a été de rendre au langage, édulcoré et poli par tant de générations successives, une rudesse et une énergie nouvelles. Sa pratique du calembour annonçait Apollinaire et les Surréalistes.

Par ailleurs sa modernité se situe dans le rapport qu’il entretient à la parole poétique. Corbière adopte une posture d’énonciation qui le situe étrangement en marge de son discours. Tout se passe comme s’il n’habitait pas sa parole, mais se tenait à l’écart d’elle.

L'ironie chez Corbière : elle ne résout pas le conflit ontologique, elle ne supprime pas la distance irréparable entre soi et soi, entre l’être et le langage ; elle la creuse, au contraire, afin de donner au sujet poétique une apparence d’extériorité et comme un retrait d’où il se dit en se dépersonnalisant. C’est une poésie qui ne se fonde plus sur la cohésion d’une identité personnelle, elle est l’expression d’un moi désintégré.

Source: Le Trouble
 

Retourner vers Auteurs A - M

cron